Depuis près de dix ans, je peins à l'encaustique des tableaux où la richesse, la sensualité et la versatilité du médium font balant à une imagerie dépouillée et contemplative. L'encaustique, avec sa physicalité, son empâtement et ses transparences, me permet de créer des oeuvres figuratives de façon à ce que le geste de peindre soit aussi porteur que le sujet représenté. Perpétuel aller-retour entre matière et signifiant, l'inévitable dualisme de la peinture me fascine et par conséquent mon travail se concentre sur cet infime instant de transition où ces deux réalités oscillent l'une avec l'autre.
Mon travail est avant tout pictural prenant son sens dans l'expérience physique et dans la perpétuelle métamorphose qui se déroule sous nos yeux lorsque l'on se concentre réellement sur l'acte de regarder. Ainsi, le tableau vu de près se doit d'offrir une réalité tout autre que le même tableau vu de plus loin où encore réagir et se transformer dépendemment de la lumière ambiante éclairant sa surface. Bon nombre de peintres ont parlé avant moi de ce moment où la peinture "se lève", "advient" et prend tout son sens. Dans mon cas, ce moment ne peut survenir que lorsque le spectateur prend le temps, face à l'œuvre, de mettre en rapport le sujet et le fond, la lumière et l'ombre, l'image et la surface, et tous ces éléments en relation à l'ensemble. De ce fait, ce qui n'est pas là peut devenir tout aussi important que ce qui est représenté.
Le procédé de la synecdoque
Mon travail récent comporte des paysages et des natures mortes peints exclusivement à l'encaustique, technique datant de la Grèce antique qui consiste à peindre grâce à des pigments secs incorporés à de la cire d'abeille fondue.
La Synecdoque, figure de style qui, pour désigner un tout n'en choisit qu'une partie significative, est particulièrement représentative de mes oeuvres récentes qui se penchent constamment sur des éléments en apparence anodins afin d'en extraire un signifié plus grand. Ainsi, peindre "la montagne et l'eau", c'est en fait peindre le portrait de l'Homme. Non pas dans son aspect physique mais bien métaphysique en étant sensible à son rythme, sa démarche, sa tourmente, ses contradictions, sa joie paisible ou exubérante, ses désirs, ses rêves... Le paysage permet donc à la fois de trouver un miroir de soi-même et de se tourner vers une entité plus grande, vers quelque chose qui constitue notre mystère. Dans ce même état d'esprit, la nature morte fait écho aux paysages en se tournant vers le plus petit, le plus intime et le plus instrospectif. Les fruits dépeints sont ouverts, laissant voir le grain du vivant à la source de tout foisonnement.
La tradition de la nature morte remonte à l’antiquité; elle recréait alors un monde parallèle aux provisions inépuisables réunies pour assurer la subsistance de l'homme pour l'éternité. Dans un esprit semblable, mes tableaux cherchent à imprégner de puissance et de signification symbolique de simples objets tirés du quotidien. En intégrant à leur facture classique des éclairages multiples, des réflexions d'images, des éléments d'abstraction et une multiplicité d'interprétations possibles dans le rapport unissant la toile à son titre, mes oeuvres tentent de faire une synthèse de la tradition et de la modernité.
Sans chercher le métaphysique à tout prix, mais sans le renier non plus, cette série de natures mortes tente de dégager l'univers matériel de son prosaïsme quotidien. La signification profonde de la peinture n'est pas tributaire du sujet représenté, mais se situe à un niveau plus ontologique: dans la façon même dont chaque coup de pinceau témoigne d'une interprétation et d'une prise de position de l'artiste. Loin de viser un simple illusionnisme, la représentation doit se faire présence, et capter du même coup la plus fugace des émotions. Ainsi, le tableau prend à la fois les propriétés de la matière et celles de l'esprit. De ce fait, la peinture des choses quotidiennes peut devenir une peinture des sens et des mythes.
Alexandre Masino